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Étudier l’histoire maritime de l’Antiquité à nos jours… 260 chercheurs issus de 40 pays ont relevé ce défi. Leurs contributions, regroupées en quatre volumes publiés aux éditions Boydell & Brewer, donnent une vision nouvelle des océans, réévaluent leur importance dans l’Histoire de nos civilisations et éclairent notre avenir… Le directeur scientifique du projet, Christian Buchet, en dégage les idées fortes.

BM : Comment est né le projet Océanides ?

Christian Buchet : D’une intuition. La phrase de Walter Raleigh « celui qui domine la mer, domine le commerce ; celui qui domine le commerce, domine le monde lui-même » me paraissait proposer un schéma opérant en tous temps et en tous lieux… Restait à le démontrer. C’est aujourd’hui chose faite mais cette œuvre collective, digne de l’Encyclopédie du XVIIIe, va bien au-delà en modifiant notre regard sur l’Histoire ou encore la géopolitique.

 
 
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La frégate Hermione lors de son départ vers les États-Unis en 2015. © Marine nationale/S. Marc.

BM : Arrêtons-nous sur l’Histoire, quels enseignements retenez-vous ?

Christian Buchet : Principalement une nouvelle vision de l’Histoire universelle que l’on peut découper en trois temps. Tout d’abord le temps des « Méditerranées ». Des civilisations sont nées autour de la Mare nostrum et d’autres autour de la mer de Chine. On a deux cœurs en quelque sorte, deux Méditerranées qui vivent en même temps, simultanément et correspondent grosso modo à l’Antiquité et peut-être au Moyen Âge. Ensuite, de la Renaissance au XXe siècle, nous sommes dans le temps de l’Atlantique. Avec le Big Bang géographique des grandes découvertes, tout le négoce mondial passe par la voie atlantique : l’armateur européen en capte l’essentiel, mettant fin à un système millénaire fondé sur un réseau de 1 000 à 1 200 intermédiaires. Enfin, nouvelle rupture il y a une quinzaine d’années avec l’avènement du temps de l’océan mondial, ou « océanotemporain ».

BM : Vous évoquiez aussi une nouvelle vision de la géopolitique… La mer reviendrait au centre du jeu ?

Christian Buchet : Elle l’a toujours été ! Prenez l’exemple de la Première Guerre mondiale : l’Allemagne l’a perdue faute de maîtriser les flux logistiques mondiaux. Cette faiblesse l’a contrainte à maintenir un certain nombre de bras dans l’agriculture quand les Français et les Anglais pouvaient compter sur les céréales et les viandes des fermiers du Canada, des États-Unis, d’Australie et d’Argentine. En clair, indépendamment du fait que les Américains soient arrivés par voie maritime, c’est la maîtrise des flux qui a permis aux Alliés une mobilisation supérieure à l’Allemagne et in fine, de l’emporter.

BM : Cette géopolitique des océans peine cependant à s’imposer…

Christian Buchet : Oui, sans doute en raison d’une prédominance d’une vision terrienne.

MacKinder, un des pères de la géopolitique, considérait ainsi que celui qui tient l’Eurasie, le Heartland, tient le monde. Sauf que cela ne se vérifie pas : celui qui tient le monde est celui qui tient la mer, ou du moins les détroits, c’est-à-dire les flux. En fait, ce n’est pas celui qui maîtrise le Heartland qui maîtrise le monde, c’est celui qui maîtrise le Heartsea. Et ce Heartsea pourrait bien être l’océan Indien, épicentre du monde. D’où les enjeux considérables aujourd’hui entre l’Inde, la Chine, etc.

Aujourd’hui plus encore qu’hier, c’est la mer qu’il faut tenir. Voyez la volonté de la Russie de repartir sur les flots, de la Chine de se doter d’une flotte océanique. Ils ne se battent plus pour le Heartland : la Chine ne lutte pas pour la Sibérie, mais pour les Paracels, les Senkaku et en arrive même à créer des îles artificielles. Dans ce temps de l’océan mondial, on ne va plus se battre pour des terres mais pour des îles. Non pour ce qu’elles sont mais parce qu’elles donnent accès au domaine maritime dans lequel il y a tout.

BM : La France, compte tenu de son Histoire, est bien positionnée dans cette nouvelle ère ?

Christian Buchet : Oui si l’on tient compte de notre espace maritime, de nos compétences, de nos multiples atouts. Non si l’on ne change pas de vision sur nous-même. En France, nous avons un rapport à la mer quand même étonnant. Quand j’interroge mes étudiants en début d’année  en leur demandant de me citer une bataille navale, c’est toujours Trafalgar et Aboukir, toujours une défaite. Cette sinistrose est assez étonnante. Nous avons une très belle histoire maritime, mais c’est comme si nous n’en avions pas conscience : j’espère qu’Océanides contribuera à changer cet état d’esprit et aidera la France à se tourner vers son avenir, vers la mer.

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